Anny SchneiderAuteure et Herboriste

Amours tardives...

J'ai toujours su que la vitalité du cœur et de l'esprit n'a rien à voir avec les années au compteur, mais depuis que je connais mes copines surnommées les « Trois Grâces dorées », plus rien ne m'étonne. Avec elles, c'est bel et bien prouvé,  que l'amour n'a pas d'âge pour se manifester, encore moins pour ces coquettes et fringantes vieilles dames étonnantes de ma connaissance.

La première des trois que j'ai rencontré, c'est la petite Madeleine, à un cours de cuisine santé , je pense, il y a au moins vingt ans!

Elle m'avait épatée d'emblée, avec son regard malicieux, son sourire ficelle perpétuel, sa vivacité d'esprit et la chaleur communicatives qu'elle dégageait. En me rapprochant d'elle, au fil des semaines, elle m'a confié que son seul fardeau dans la vie était son vieux ronchonneur  de mari. Malcommode et grognon, il était devenu tellement désagréable qu'elle l'avait convaincu de déménager à l'étage en dessous, au risque de la perdre complètement, tellement elle le trouvait invivable, avec son négativisme constant et sa mauvaise humeur chronique. Quand, il y a moins de dix ans, son fiel accumulé s'était transformé en cancer du foie, elle ne le pleura pas bien longtemps et commença vraiment, alors déjà à soixante-dix ans passés, à jouir des vraies belles et bonnes choses de la vie. Je la croise souvent, sur le plancher du magasin naturel où j'oeuvre comme conseillère, pareille à elle-même, toute petite et frêle avec son mètre cinquante-cinq à peine, mais de plus en plus rayonnante et pleine d'une vitalité tout à fait étonnante pour ses quatre-vingts ans maintenant bien sonnés, amorcés sans aucun malaise ni maladie, ce qui est tout de même plutôt rare à son âge. L'autre jour, toute frétillante et pétillante, elle m'a annoncé en catimini dans un coin, qu'elle est tombée amoureuse de son voisin, un quinquagénaire bien bâti, d'adon et de service. Il venait très souvent _à un tarif très raisonnable_ faire chez elle de petites réparations et elle l'observait, admirative, en rêvant au jour où il deviendrait son doux compagnon à demeure, ce qui ne saurait tarder, à l'entendre rêvasser tout haut à une vieillesse suave à ses côtés.

La deuxième protagoniste de cette histoire_ ternaire et aux issues en suspens_ mais aussi une source d'étonnement intarissable pour tous ceux qui la connaissent quelque peu, c'est Mathilde, justement originaire de mon pays, la vieille France,  immigrée ici depuis l'après-guerre mais surtout, tout un numéro de bonne femme! Personnalité rare et incontournable, elle arbore encore de beaux restes d'une beauté et d'un ostensible charme de Vénitienne de la bonne famille dont était issue sa mère, avec un bon goût évident dans son habillement toujours « synchro » et digne de l'inspiration des plus grands couturiers d'après–guerre. On la voit –et on l'entends_venir de très loin, Mathilde, avec son petit pas rapide et nerveux, claquant toujours des talons, un peu trop hauts pour son âge, et surtout par sa voix tonitruante qui l'annonce longtemps d'avance. Elle est presque toujours enragée contre quelqu'un ou quelque chose : les gens en général, leurs mauvaises manières et leur inculture, le prix de l'essence qui ne cesse d'augmenter, la stupidité des bonnes femmes en général_ surtout les jeunes et jolies femmes mariées_ et elle est souvent là à critiquer, à persifler ou à juger les autres du haut de son incontestable dignité d'aïeule offensée. Malgré tout, elle est terriblement attachante et touchante dans son éperdue quête d'attention, et, quand on ose la confronter dans des mots et avec un culot du genre dont elle use elle-même, elle s'arrête, surprise, vous jauge d'un coup d'œil flamboyant et vous accepte ou pas dans son clan resserré de personnes potentiellement fréquentables.

J'ai, quant à moi, réussi cet exploit et régulièrement, j'ai droit à ses préoccupations les plus intimes : les hommes!

Si j'avais l'énergie et le temps, je réaliserais moi aussi le projet d'Alexis Zorba de Kazantzakis : » Tu peux rire patron! Mais si le dieu- diable fait que nos affaires marchent bien, tu sais ce que je vais ouvrir comme boutique ? Une agence de mariage!  Alors toutes les pauvres femmes qui n'auront pas pu se dégoter de compagnon rappliqueront : les vieilles filles, les moches, les cagneuses, les louches, les boiteuses, les bossues. Et moi je les recevrai dans un petit salon avec les photos d'un tas de beaux garçons sur les murs et je leur dirai : choisissez, belles dames, et je ferai les démarches pour qu'il devienne votre mari! ».

Même si mes chères vieilles copines étaient loin d'être des débris, car toutes adorables dans leur genre, elles étaient intarissables sur leurs aventures amoureuses, souvent enjolivées par leurs projections et hélas, presque toujours abrégées dans une issue pathétique. Pourtant, comme le dit aussi si bien Clarissa Pinkola-Estes dans   Femmes qui courent avec les loups  : »Les vieilles femmes, comme les vieilles forêts sont prises, bien à tort, pour des ressources négligeables. »

Les semblables s'attirent, dit-on, et c'est justement au petit café santé, situé dans « mon » magasin qu'elle s'étaient rencontrées et liées d'amitié. Assez souvent, elles se retrouvent régulièrement à la même table, mes plus vieilles et délicieuses copines, et bientôt s'est joint à elles, Marthe, une autre personnalité rare et incontournable, elle aussi un anachronisme sur deux pattes pour la catégorie « âge d'or ».

Marthe est  une autre belle dame d'expérience au fort caractère, qui a derrière elle un vécu riche et intense, parsemé d'épisodes tragiques, dont le décès de ses deux garçons jumeaux, dans le même accident d'auto où elle avait failli elle-même perdre la vie.

Elle disait que depuis qu'elle avait vécu ceci, plus rien désormais, ne pourrait l'ébranler plus et elle se disait prête à décoller n'importe quand, comme un papillon qui s'élancerait dans le ciel pour se confondre au soleil, en toute confiance et sans regret. En attendant, elle vit intensément chaque instant, fait beaucoup de petits voyages, partage des discussions passionnantes et autant de rigolades avec ses nombreuses copines, et sporadiquement, elle vit d'incroyables aventures amoureuses,  fulgurantes mais fugitives, avec des hommes qui ont le plus souvent la moitié de son âge.

Avec ses mots à elle, mais appuyée par Madeleine et Mathilde,  elle m'a dit que : «  Toujours et à chaque fois, je me donne tout entière, et c'est de tout mon être, cœur et cerveau compris, que j'aime un homme pour tout ce qu'il est. Je ne serai jamais mesquine comme eux, qui se concentrent avant tout sur leur appendice central, cherchant leur plaisir et un refuge dans notre matrice, en se fichant de tout le reste de notre personne et je trouve ça bien désolant. Ils ne savent pas ce qu'ils ratent, les sans-desseins!...»

Ainsi, comme des jeunes filles en fleur, toutes chavirées, émues et exaltées, elles m' arrivent ponctuellement, chacune, à son tour,  m 'entraînent dans un coin, entre les rangées de plantes et suppléments, pour me raconter_vous savez déjà quoi_ les aléas et détails plus ou moins explicites de leur dernière aventure amoureuse . À chaque fois elles ajoutent qu'avec celui-ci, cette fois-ci c' est sûr, cette histoire-là  sera unique, intense, formidable et sans fin.

En fait, c'est le même langage que celui des adolescentes ou de n'importe quelle jeune femme naïve, prête à flamber et à s'offrir corps et âme pour le prochain venu qui leur accorderait, ne fut-ce qu'un iota, d'attention soutenue. La préoccupation reste la même, l'état d'urgence seul diffère quelque peu. Madeleine et Mathilde, par exemple, même si l'une est plutôt pauvre et l'autre radine, elles donneraient tout ce qu' elle possèdent, pour un semblant de tendresse amoureuse durable, sauf Marthe, qui a encore deux enfants et leurs trois petits qu' elle chérit, qui serait sans doute plus retenue et raisonnable.

L'amour comme la santé n'ont pas de prix, ce qui encore plus évident quand les deux vous échappent, et ils se contrôlent bien moins qu'on pense quand on est jeune. Quoi qu'il en soit, pour chacun, et encore plus les nanas qui survivent en moyenne dix ans aux gars, c' est désolant, mais dans tous les cas, il vaut mieux prévoir que guérir et éviter de souffrir trop longtemps pour rien.

Ainsi, autant bien s'entendre avec soi-même, prendre soin de notre charpente et se combler avec tout ce qui reste à saisir de bon de la vie, fut-ce des illusions de folie d'amour, même très tardives. Sinon, on peut aussi se contenter de son brave vieux compagnon de mari et le faire durer car : « La solitude ne convient qu'à Dieu » comme le  disent les Arméniens. De toute façon, le plus souvent dans les derniers milles, il reste au moins les vieilles copines de galère, car: « Il n'est pas de meilleur miroir qu'un vieil ami » ou encore : « Mieux vaut un ami proche qu'un parent éloigné », comme le rappellent ces adages populaires chinois et juifs.

Quoi qu'elle tentent de se faire « accroire », elles le savent très bien, mes chères amies aînées, que c'est sûrement main dans la main, ou pire, seules dans leur lit ou à l'hôpital_en douceur, j'espère_ qu'elles vont sans doute partir l'une après l'autre. Toutefois, en attendant, ce n'est pas demain la veille qu 'elles renonceront aux crèmes de beauté anti-oxydantes et aux onguents lubrifiants aux hormones végétales, et c'est tant mieux, pour leur amour-propre et pour notre commerce!

Madeleine, Marthe, Mathilde, comme moi elles le savent bien, que ce souci effréné du cosmétique cache bien d'autres quêtes, bien d'autres espoirs, de ceux que nourrit tout être en soi, sans cesse et durant toute sa vie, plus ou moins intensément, selon notre tempérament.

Cette soif-là, celle d'une reconnaissance et d'un amour inextinguibles nous habite tous, et le merveilleux Christian Bobin dans L' inespérée,  la résume comme personne dans ces quelques mots tout simples : « Ce serait comme une histoire d'amour, sauf qu'il n'y aurait pas d'histoire. Mais l'amour est bien là. Il n'a pas de forme, pas de nom, pas de visage. Mais il est bien là. Il est arrivé comme arrive tout amour, après la fin des temps _ fin de la mort, fin de la peur. »

Mais en même temps, chacun (e) de nous, esseulé(e) et proche ou pas de l'issue du périple de ce corps-ci dans ce voyage-là, je le sais, je l'imagine et le constate à travers le vécu de mes chères vieilles copines, que ça ne nous empêchera jamais, surtout nous les femmes, de rêver à cet ultime grand Amour, juste à nous pour toujours, à vingt ans comme à quatre-vingts!

Un magnifique site web réalisé par Saïvann