Anny SchneiderAuteure et Herboriste

Tribulations d'une goutte d'eau

Je flottais en suspens, béatement collée à mon nuage, quand il a heurté le sommet du Mont Shefford et que je me suis étalée sans pouvoir résister, en bas.

Entraînée avec mes copines dans un filet d'eau qui devint vite torrent, car ce sont bien les gouttes d'eau qui alimentent le creux des ruisseaux, nous avons atterri dans les rigoles d'un caniveau, mais manque de pot, près d'une rare porcherie, plus loin sur notre chemin .

Pouah! quelles cochonneries acides, cuivrées et sulfureuses nous avons trouvé là, des trucs bizarres que les humains emploient pour rendre le maïs plus gros, je crois, mais qui les rendent aussi malades et qui, à long terme, tuent les plantes et les petits animaux dépendants des cours d'eau.

Comme les petits ruisseaux font les grandes rivières, nous avons fini dans la Yamaska où je me faufilais entre des boîtes de conserves, de vieilles godasses et quelques rares perchaudes pelées à la queue toute tordue.

Ce qui me dérangeait le plus, outre le fait que, trouble et troublée, je ne voyais plus le fond ni l'issue pour me tirer de ce bourbier, c'est que de plus en plus de substances étranges se collaient à moi et me rendaient sombre, poisseuse et amère. Le pire fut de traverser, à Granby, le parc industriel truffé de boyaux d'évacuation et plein de jus nauséabond, sans oublier le passage obligé dans la zone des BPC dilués, qui dorment là depuis dix ans et qui refont surface du sous-sol de l'usine Schneider, quelle galère!.

De passer tout près des habitations humaines n'aida pas à mon sort : tous ces bungalows et condos couleur caca d'oie, collés pour plus de rentabilité, libéraient via le ruissellement, des centaines de micro-particules pas très biologiques : dérivés organochlorés, parasites et virus, hormones, calmants et antibiotiques qui se collaient sur mon pauvre petit noyau, malgré moi.

Au secours! Criais-je du fond de mon intégrité cellulaire quand j'atterris, Dieu merci! à l'usine municipale d'épuration des eaux.

Je me croyais sauvée et je passai dans un collimateur purificateur, qui réussit à me débarrasser de mes plus grosses scories, comme le ferait un psychologue mais je ramassais aussi en échange, deux autres grosses molécules anachroniques : du chlore et du fluor , sapristi, pas encore de l'inorganique!

Je m'infiltrais alors dans une conduite en PVC, et sortis d'un robinet tout droit dans un verre, puis dans l'estomac d'une petite fille qui buvait un verre d'eau, toute essoufflée, après une course folle dans le mini-parc d'à côté. Ah! enfin un peu de répit à voyager dans ce jeune corps encore pur et ses douces muqueuses rosées, des villosités intestinales aux petits rognons, ultra-filtrée dans ces tuyaux ténus, minces comme des cheveux…Je finis toutefois, trente minutes après, inévitablement, dans une cuvette javellisée remplie d'eau bleu électrique, très aseptisée.

Par effet de résurgence et le miracle d'une fuite dans la fosse septique, je me retrouvais dans un grand lac artificiel de notre parc national local. Là s'ébattent tout l'été, des milliers de colons de toutes les couleurs, mais y dorment aussi dans le fond, des carcasses d'auto et de tracteurs, des cadavres de chats et chiens abandonnés et même de quelques suicidés oubliés. En automne émergent à sa surface, d'immenses tapis flottants de perchaudes ventre à l'air, achevées par les algues bleues-vertes et gluantes qui bouffent leur oxygène, essentiellement dues aux tonnes des nitrates des engrais, issus du maïs et du purin issu des porcheries, situées bien trop près de ce plan d'eau récréatif, dans cette réserve pseudo écologique.

Que voulez-vous ? l'enjeu n'est plus aujourd'hui : santé ou souveraineté mais eau claire ou cochon, sinon : air pur ou pognon, forêt diversifiée ou monoculture monomaniaque!

La table est mise ; faites vos jeux, mesdames et messieurs, et choisissez vos priorités, car il est minuit moins cinq pour nos pauvres eaux, terre et mer saturées de nos propres sales déchets. Réveillez-vous enfin, chers singes nus, comme le crient ces chers professeurs Dansereau, Reeves et Susuki! 

À force de se faire malmener ainsi, entre autre, par le réchauffement planétaire, moi et mes copines les gougouttes d'H2O, on choisira de plus en plus souvent, de se retirer en accéléré, des barrages, des nappes phréatiques comme des grands lacs, et on retournera plus vite au ciel d'où nous venons…. Alors, vous le verrez bien assez tôt : c'est quand le puits est à sec qu'on sait vraiment ce que vaut l'eau!

Néanmoins, si ceux qui font de l'argent comme de l'eau croient qu'on peut rarement remonter à la source, je leur rappelle aussi  que  «  Méfiez-vous de l'eau qui dort », sans oublier que : « Tant va la cruche à l'eau qu'elle se brise» et que si, de plus en plus souvent on va répéter « Fontaine , je ne boirai pas de ton eau », le temps n'est pas loin où la goutte qui fait déborder le vase pourrait aussi faire sauter, pire qu'au Saguenay, d'autres les grands barrages de l‘Hydro, dans le Nord comme dans les consciences, in extremis, ou l'inverse, totalement s'assécher, juste à temps pour nous réveiller.

Alors Neptune, Poséidon, les Ondines, Naïades et les cœurs purs, prendront leur douce revanche, à moins que bien avant, nous ne devenions tous des mutants, comme nos grenouilles montérégiennes : hermaphrodites à tête d'eau, yeux globuleux et des grosses queues toutes croches, en têtards ou spermatos, et ce sera reparti pour un autre cycle, de plus en plus atypique, de plus en plus insolite...Alors que, même à Waterloo, par de simples analyses, Miss Perle-d'eau l'a prouvé : c'est bien dans les belles forêts matures qu'on trouve les eaux les plus pures! Reconstituons-les, pousse par pouce, plant par plant, pour nos enfants et les leurs!

S'il vous plaît, vous, les derniers humains dignes de ce nom : allez au secours de la sale eau tant qu'il est encore temps, car inévitablement, tous les fleuves retourneront à la mer, sinon à la mer-de, merci!

Anny Schneider, auteure, herboriste et polémiste à ses heures
Version révisée à Shefford, en ce début mai 2006

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